
Des hommes et des dieux
Festival de Cannes : Grand Prix
Prix du Jury oecuménique
Prix de l'Education nationale
Critique du fr. Yves-Marie Lequin
parue dans Azur Informations,
1er septembre 2010
Dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, les moines cisterciens de Tibhirine dans l’Atlas algérien, sont kidnappés et tués. Ils vivaient en harmonie avec la population musulmane locale. Pour eux, au nom de leur engagement et ce malgré la menace grandissant, ils avaient décidé de rester, refusant la protection de l’armée. Au sujet de ce drame récent, nous avions le très intéressant documentaire de Silvère Lang (« Frère Luc, moine de Tibhirine », 2003).
 Sept ans plus tard, sur le même thème, Xavier Beauvois réalise « Des hommes et des dieux », un film que l’on a vu à Cannes, où il a remporté le Grand Prix du Festival, ainsi que le Prix du Jury Œcuménique. Nos lecteurs habitués de la rubrique cinéma d’Azur Informations savent qu’un assaut de récompenses, même étiquetées chrétiennes, ne nous obligera pas. D’ailleurs, alors qu’au fil des projections le public enthousiaste parlait déjà de palme d’or, des voix plus critiques exprimaient une certaine réserve. On a pu lire dans une revue du marché du cinéma : « Je me suis endormi au milieu de la séance, ce sont les applaudissements de la fin qui m’ont réveillé… » Alors, verdict ?
Le film, il est vrai, a bon nombre d’éléments à en faire reculer plus d’un. On peut ne pas être sensible à la représentation au jour le jour de la vie des moines, leurs prières, leurs réunions, les repas. Il y a aussi le jeu des acteurs qui est parfois à la peine, avec des dialogues poussifs obligeant à sur-jouer. L’image se veut dépouillée mais passe elle aussi de temps en temps, la barrière du grandiloquent. Une scène de massacre plus que suggestive, une fête de village, un assaut contre le monastère, tentent de mettre en mouvement l’ensemble, et y parviennent un peu, mais est-ce assez ?
C’est du côté de la fiction documentaire qu’il faut chercher la réussite incontestable du film. Les moines Paul, Célestin, Bruno, Michel ont vraiment existé. Leur aventure, leur martyr est authentique. Comme me le disait Michael Lonsdale (qui joue le frère Luc), le souci du réalisateur et de toute l’équipe de ne pas trahir l’engagement des frères et de faire entendre leur voix par-delà la mort, est exemplaire. Au fond, ils ont connu la peur, comme ceux au milieu de qui ils vivaient, leurs « frères », et pour eux, ils tenaient dans la Foi.
C’est ce qui explique que le film ne sombre pas dans l’imagerie pieuse ou le cliché facile. On est ému par la naïveté de ces cisterciens parce que l’on comprend progressivement qu’elle est le signe d’une vérité plus haute, visible si on regarde avec le cœur. Leur dernier repas a une intensité à l’image qui emporte définitivement l’adhésion du public. Il faut noter l’excellente prestation d’Olivier Rabourdin dans le rôle attachant du frère Christophe Lebreton, le plus jeune de la communauté, bouillant et généreux, toujours au service des plus pauvres. Son journal a été publié sous le titre : « Le souffle du don. »
A la fin, les moines prisonniers disparaissent dans un paysage de neige et de brume, laissant à l’écran comme une page blanche. Le choix de la suite à donner à cette aventure hors norme et exemplaire nous appartient. En voix-off, la lecture du testament du supérieur, le père Christian, est saisissant. Il s’adresse par anticipation à son assassin. « A toi l’ami de la dernière minute, qu’il nous soit donné de nous retrouver en larrons heureux au paradis. Amen, inch Allah ! » Le frère Luc, lui, écrit non sans humour : « Le jour de ma mort, vous ouvrirez une bouteille de champagne et vous écouterez Edith Piaf chanter : Non, je ne regrette rien… »
Ce témoignage d’humanité, de fraternité jusqu’au sacrifice, c’est cela qu’on applaudit. Mais également une formidable espérance : en effet, la petite flamme de la veilleuse de Notre Dame de l’Atlas brûle toujours.
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