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Saint Dominique et les dominicains
Saint Dominique et les dominicains
Frère André Poncet
Frère Albert Enard
Espace Marie-Joseph Stève
Chronique

SAINT DOMINIQUE
Ce saint, fils de Félix de Guzman et Jeanne d'Asa, naîtra en 1170 au château de Caleruega près de Silos en Vieille-Castille. L'enfant recevra le nom de Dominique en l'honneur d'un saint abbé de l'abbaye voisine de Silos, mort un siècle auparavant.
Devenu chanoine d'Osma, Dominique accompagnera son évêque Diego dans ses voyages et se rendra en Languedoc à plusieurs reprises. Il y constatera les dégâts causés par l'hérésie cathare. Diego et Dominique, se rendant auprès d'Innocent III afin d'obtenir l'autorisation d'évangéliser les Cumans d'Ukraine, recevront l'ordre du pape d'assister les cisterciens qui tentaient de rechristianiser les Albigeois.

Dominique fondera à Prouille, en 1206, un monastère destiné à accueillir les jeunes filles tentées par les « maisons des parfaites », les futures dominicaines. Dominique, entouré de prêtres instruits, prendra la tête de la mission et développera un oeuvre de prédication et de pénitence. Ils organiseront de longs débats contradictoires avec les Cathares et s'imposeront une vie austère contrastant avec le faste des légats pontificaux. L'apostolat de Dominique parmi les Cathares et les Albigeois échouera. Le jeune ordre bénéficiera malgré tout de l'approbation de l'évêque de Toulouse, puis celle d'Innocent III que Dominique rencontrera à Rome lors du le IVème concile du Latran. Honorius III, successeur d'Innocent III décédé en 1216, confirmera le nouvel institut et autorisera l'ouverture du premier couvent à Rome. Dominique prêchera le Carême à Toulouse en 1219, puis installera un couvent de ses religieux rue Saint-Jacques, d'où leur surnom de "Jacobins". Il retournera ensuite en Italie et s'installera à Bologne où il décédera le 6 août 1221.

Le pape Grégoire IX le fera canoniser le 3 juillet 1234 et fera lever son corps de terre afin de l'exposer à la vénération des fidèles. L'héritage intellectuel de Dominique permettra de faire passer le nombre de docteurs en théologie de 25 à sa mort en Europe, à 700 un demi siècle plus tard. Le saint sera vénéré dans toute l'Italie, en Espagne et dans le sud de la France.

Le successeur de Dominique, Jourdain de Saxe, racontera que sa mère enceinte rêvera de donner naissance à un petit chien tenant dans sa gueule une torche allumée avec laquelle il embrasait le monde entier. Ce chien porteur de torche deviendra le symbole de l'ordre que fondera Dominique et donnera lieu à un jeu de mots sur "dominicanes" (chiens du seigneur ou dominicains). De nombreux miracles seront attribués au saint durant sa prédication, notamment la résurrection d'un jeune homme mort d'une chute de cheval et le sauvetage de pèlerins qui allaient se noyer en tentant de traverser la Garonne pour se rendre à Saint-Jacques-de-Compostelle.
 
LA GRACE DE LA PREDICATION

La contemplation
S'il veut être un authentique témoin de l'Évangile, le frère prêcheur doit d'abord être un "orant". Alors il rejoindra le Seigneur non seulement dans la préparation de ses sermons et conférences, mais dans le fait même de parler. Sa parole le renverra alors, comme après coup, à une nouvelle rencontre de son Seigneur, plus profonde peut-être que celle qui a précédé. Et ainsi de suite. Car il ne faut pas interpréter à sens unique et de manière trop matérielle le célèbre texte de saint Thomas : "contemplare et contemplata aliis tradere". La contemplation ne doit pas seulement précéder la prédication. L'annonce du message vivifie et enrichit, si nous savons être attentifs, notre relation vécue avec Dieu. Heureux ceux qui dans l'Ordre ont mission de prêcher la foi ! Il peut leur être plus facile qu'à d'autres d"être de vrais contemplatifs selon saint Dominique.
Mais l'étude dominicaine ne s'arrête pas à la Bible, quelle que soit son importance et son rôle inspirateur. Vous connaissez l'antienne de la fête de saint Albert le Grand tirée de ses oeuvres "La théologie est plus proche de la prière que de l'étude". En d'autres mots, elle est plus contemplative que spéculative. D'aucuns diront peut-être qu'en parlant ainsi saint Albert semble plus proche de saint Bonaventure que de saint Thomas. Peut-être. En tout cas, c'est une façon heureuse de souligner la dimension contemplative qui doit marquer toute réflexion théologique.
Chez saint Thomas d'Aquin, cette dimension était d'autant plus réelle et perceptible que sa pensée se situait au niveau d'une philosophie de l'être, ce qui permettait une perception profonde et une systématisation de l'ensemble de la doctrine chrétienne. Tous les éléments de la Révélation étaient organisés, les uns par rapport aux autres, dans une véritable "vision de sagesse" qui attirait le regard contemplatif.
Un pourrait aussi bien prendre un autre exemple : celui de l'"obéissance" telle qu'on la comprend de plus en plus aujourd'hui. Comme hier, comme toujours elle doit permettre au religieux de connaftre la volonté de Dieu sur lui et de s'y conformer. Mais alors que jadis le supérieur était seul chargé de cette recherche, aujourd'hui celle-ci passe de plus en plus par la mise en commun et la discussion des membres de la communauté souvent en présence du religieux en cause. Comme le dit le père Tillard, le religieux "obéira à une volonté de Dieu qu'il n'aura pas été seul à percevoir, mais qui le rejoindra grâce à d'autres, et qui souvent ne correspondra pas à ce que seul il aurait cru percevoir". Cette recherche commune se vivra grâce à un "discernement communautaire" qui tâchera de découvrir comme à tâtons la vérité, à travers les lumières et les questions que chacun apportera à la discussion. De l'Esprit-Saint surtout on attendra à chaque instant la lumière et la certitude qui ne peuvent venir que de Lui. Et la présence, au cours de cette recherche des neuf aspects du fruit de l'Esprit selon saint Paul aux Galates (chap. 5, 22-23) : charité, joie, paix etc, pourra être comme le signe de la présence de l'Esprit-Saint en attendant que le supérieur, mis au courant de tout le cheminement auquel il aura peut-être participé, dise le dernier mot.
“ La dimension contemplative de notre vie dominicaine “
Conseil interprovincial des États-Unis le 30 juin 1982 à Providence Collège.
fr. Vincent de Couesnongle, o.p.

La grâce de la prédication
Le bienheureux Humbert de Romans n'était certainement pas un illuminé. Dans son traité « Sur la formation des Prêcheurs », il mentionne bon nombre de qualités morales, personnelles et intellectuelles nécessaires au prêcheur. Personne ne deviendra prêcheur sans un travail ardu. Néanmoins, il veut que le prêcheur-en-devenir sache qu'il existe une difficulté tout à fait spéciale dans l'art de la prédication : « D'autres disciplines sont acquises par la pratique fréquente. C'est en bâtissant qu'on devient bâtisseur ; c'est en jouant de la harpe qu'on devient harpiste. Mais la grâce de la prédication ne s'obtient que par un don spécial de Dieu. Au chapitre 10e de l'Ecclésiastique, il est écrit : « Le succès d'un homme est dans la main du Seigneur ». » La Glose interprète ce passage en référence avec le succès du prêcheur, car c'est seulement par un don de Dieu qu'un homme acquiert l'art de la prédication. Et il est plus difficile que tout pour un homme d'accomplir une tâche qu'il ne peut mener de son propre chef, mais sous la dépendance seule d'un facteur extérieur qui échappe à son contrôle ». De plus, « nombreux sont ceux qui peuvent enseigner tous les autres arts ; pour la prédication, il n'existe qu'un seul maître : l'Esprit Saint ». Voilà pourquoi, dit-il, « il existe et il a toujours existé de nombreuses personnes jouissant d'une éducation supérieure, qui se sont appliquées avec zèle et ardeur en vue d'obtenir la grâce de la prédication sans jamais pouvoir y réussir. Que de personnes, par ailleurs bien douées, ne puissent s'entraîner à un art prouve la difficulté de cet art ».
Afin d'illustrer l'importance de cette attitude, Etienne de Bourbon raconte l'histoire d'un personnage « excellent prédicateur à Paris ». Tout le monde le félicitait pour ses sermons, lui disant que de motifs il avait d'en glorifier Dieu, l'assurant que personne n'était aussi savant que lui. Toutes ces louanges allumèrent en lui la suffisance. Au lieu de rendre gloire à Dieu, il dit : « C'est ma lampe de chevet qu'il faut remercier. C'est mon ardeur à veiller auprès d'elle la nuit qui m'a rendu savant ». Aussitôt, il perdit en même temps la mémoire et le savoir.
Tout ce qui précède ne signifie nullement que le travail ardu soit inutile. « Bien que la grâce de la prédication soit surtout un don de Dieu, il n'en demeure pas moins qu'un sage prédicateur devrait, par une étude appliquée du sujet sur lequel il doit prêcher, prendre tous les moyens à sa disposition pour s'assurer qu'il prêche de façon satisfaisante ».
Le concept de la « grâce de prédication » (gratia predicationis) se rencontre aussi dans un important passage des Constitutions primitives : le mandat de prêcher émane de l'assemblée des capitulaires dont la tâche consiste à examiner chaque candidat pour déceler en lui « la grâce de prédication que Dieu y a déposée » et, en même temps, se renseigner sur ses études, sa vie religieuse, sa motivation et la ferveur de sa charité. La législation de l'Ordre reconnaissait ainsi que le premier « mandat » de prédication vient de Dieu. Il revient à l'institution de le discerner.
Comment comprendre que certaines gens aient pu tenir pour suspecte la théorie de la « gratia predicationis », si l'on considère, par exemple, la carrière de Jean de Vincence, une des lumières de cette célèbre année 1233, l'année du grand Alleluia. Cette année connut, surtout dans l'Italie du nord, une remarquable renaissance religieuse particulière mais non exclusive aux Dominicains". Ce mouvement constitue en partie l'arrière-plan de la canonisation de saint Dominique, à l'intercession de qui il fut attribué'9. Durant un certain temps, les Prêcheurs semblent avoir joui d'une telle popularité qu'ils purent amener des seigneurs ennemis à une réconciliation publique, si ce n'est toujours sincère. Ils réussirent aussi à se créer un pouvoir politique considérable au point de rédiger à nouveau les lois de plusieurs cités. Malgré leur authenticité, ces faits n'eurent probablement pas de répercussions profondes ou durables. Dans l'intention de mettre un terme à un tel état de choses, le chapitre général de 1234 défendit sévèrement et explicitement aux frères d'accepter des fonctions publiques ou d'agir comme arbitres dans les réconciliations.
Jean de Vicence travaillait surtout à Bologne, dont il révisa les statuts en 1233. En cet endroit, nous dit-on, il avait la grâce de la prédication. D'après les Vies des Frères, les habitants de Bologne lui étaient tellement dévoués qu'ils adressèrent au Chapitre général une pétition pour que jamais il ne quitta cette ville. Pourtant, d'après le chroniqueur franciscain Salimbene, c'était « un homme de peu de savoir, plutôt porté sur les miracles ». Il semble que sa renommée lui soit montée à la tête. En 1236, Jean se trouve en difficulté pour s'être fait nommé duc de Vérone à l'insu du Pape. Plus tard, grâce à l'intervention de l'évêque de Modène, il échappe de justesse à l'excommunication après être entré à Bologne avec toute la pompe normalement réservée au Pape. Avec le temps, nous rapporte Salimbene, « à cause des honneurs qui lui étaient rendus et du don de prédication qu'il avait reçu, il fut pris d'un tel égarement qu'il conçut la prétention d'opérer des miracles par ses seules forces, sans l'aide de Dieu... Quand il fut réprimandé par ses frères à cause de ses nombreuses extravagances, il répliqua : « Votre Dominique, c'est moi qui l'ai glorifié, alors que vous l'avez gardé au secret pendant douze ans. Si vous ne me laissez pas tranquille, je rendrai votre saint ridicule, et au monde entier je ferai connaître vos agissements ». Ils furent obligés de l'endurer ainsi jusqu'à sa mort, n'ayant trouvé aucun moyen pour le mettre au pas. Un jour qu'il s'arrêta dans une maison franciscaine s'étant fait raser par le barbier, il fut offusqué parce que les frères n'avaient pas recueilli ses poils pour en faire des reliques.
Les personnages inspirés ou charismatiques peuvent constituer une menace ! Il existe tout de même dans l'Église une véritable vocation prophétique dont on ne peut se permettre de faire abstraction. « Ils se trompent lamentablement, écrit saint Irénée, ceux qui, croyant à l'existence de faux prophètes, bannissent de l'Église le véritable don de prophétie ; ils sont comme ces gens qui se séparent de la communion de leurs frères simplement parce que quelques-uns de ceux qui viennent à l'église sont des hypocrites.
Nous avons vu dans la primitive Église, se développer côte à côte une hiérarchie territoriale bien déterminée et un « ordre de prophètes » qui, eux, ne sont généralement rattachés nulle part et dont la relation avec l'évêque du lieu et le clergé n'est pas définie. J'ai déjà soutenu que saint Dominique, pour la première fois, a vraiment réussi à créer un moyen de relier ces prophètes à la structure de l'Église, et ce d'une manière à la fois institutionnelle et canonique.
C'est vraiment en ces termes que le Pape Honorius III, dans une des principales bulles de recommandation, présente les Frères Prêcheurs aux évêques : « Puisque celui qui reçoit un prophète comme prophète reçoit la récompense d'un prophète, nous vous recommandons ces prêcheurs qui sont nécessaires à l'Église parce qu'il nourrissent le peuple de la Parole divine ; si vous les accueillez comme ils le méritent, vous recevrez vous mêmes une récompense incomparable.
Il est amusant, sinon réellement significatif, de constater que le Pape suggère aux évêques pour discerner les vrais prophètes la même méthode empirique que celle utilisée dans la Didachè tant de siècles auparavant et que le Moyen âge ignorait sûrement : si le prophète (ou le prêcheur) commence à demander de l'argent au cours de sa prédication, il s'agit là d'un faux prophète.
L'Église a besoin de prêcheurs dont la compétence n'est pas simplement réduite à un mandat juridique, ni envisagée comme dérivant automatiquement de certaines qualités ascétiques ou charismatiques. L'importance de ce besoin émergea clairement durant les douzième et treizième siècles par suite des nombreuses controverses dans l'Église. Que cette situation ait constitué un arrière-plan déterminant dans l'inspiration et l'acceptation ecclésiale des Dominicains, cela ne fait aucun doute.
Les Dominicains ont compris la nécessité de recevoir un mandat officiel de l'Église pour leur prédication ; mais ils ont saisi en même temps que ce n'est pas, en fin de compte, le mandat qui fait le prêcheur, mais la grâce de Dieu. Alors la vocation des frères, pourvu qu'ils soient précisément prêcheurs, est une chose indépendante et plus fondamentale que leur insertion dans l'institution de l'Ordre dominicain.
fr. Simon Tugwell. La voie du prêcheur. Dartman, Longman & Todd, Ltd., 1986.

Le combat pour la Parole
Il y a en tout Frère prêcheur digne de ce nom une pente vers ces zones de non-foi qui de nos jours vont s'élargissant et qu'il porte en lui sous forme d'appel. II destine aux autres une Nouvelle, une Parole neuve et novatrice qui s'attaque à l'incroyance; incroyance consciente et déclarée qui affecte des pans entiers d'humanité ou incroyance inconsciente, niée mais réelle, chez ceux-là mêmes qui se réclament du Christ et de son Église. Tout croyant garde en lui et souvent protège des domaines qui échappent à l'Évangile, qui n'ont pas encore été baptisés, de vraies terres de mission. C'est là notre chez-nous. La Parole dont nous sommes porteurs n'est pas destinée à bercer, mais à éveiller. Elle est un " glaive à deux tranchants ".
Voués aux autres, nous serons ainsi amenés à aller très loin à leur rencontre, à franchir de grandes distances moins géographiques que psychologiques et culturelles. On peut, on doit aller très loin, si on est bien centré. La vie dominicaine ne nous centre sur le Christ que pour nous projeter; elle est un cénacle qui propulse vers les places publiques, les rues, là où se parlent les langues innombrables des hommes.
Candeur, inconscience que cette permanente Pentecôte ? Peut-être, mais comment éconduire " ceux qui ont demandé du pain et qui n'ont trouvé personne pour le leur rompre" (Lm 4,4)? Comment grossir la troupe des chiens muets? " Tout homme qui a aimé une fois dans sa vie a été au moins une fois éloquent ", disait Lacordaire.
David contre Goliath. Nos petits cailloux dans notre fronde nous suffisent. La prédication n'est pas une idylle, elle est un combat avec ceux qui tout à la fois sont déçus par les mots et affamés de la Parole; un combat aussi avec Dieu, semblable à celui que Jacob a soutenu avec le mystérieux " ange de Yahveh " au gué du Yaboq (Gn 32,2333) : il se déroule la nuit (dans la foi); Dieu n'en mène pas large (au péril de nos mots et de nos actes); nous non plus (nous y sommes blessés par cette Parole qui nous cravache au passage et par la résistance des non-croyances); mais nous y écrivons notre nom nouveau (Jacob à l'issue du combat s'appelle désormais Israël) et nous travaillons à la mise en communion d'un Peuple nouveau.
Notre joie est d'être tout simplement, au coeur de ce Peuple, ceux qui font profession de servir ainsi activement les hommes et le Dieu qui ne cesse de s'annoncer aux hommes.
fr. Jean Gabriel Ranquet, “Au service de la prédication” in Dominicains. L'Ordre des Prêcheurs présenté par quelques-uns d'entre eux. Cerf, 1980.

L'intercession dominicaine.
Lorsque Catherine dit la phrase, " Je meurs de ne pas pouvoir mourir ", elle ne l'utilise jamais pour exprimer un désir d'être hors de ce monde. Bien sûr, comme Thérèse, Catherine a hâte de rejoindre le Christ. Mais sa passion pour le Christ la contraint, en tant que Dominicaine, à vouloir servir le Corps du Christ, l'Église, ici et maintenant dans le monde, et de toutes les façons possibles. Son angoisse de désir provient de sa conscience que tous ses efforts sont inévitablement limités. Elle écrit: " Je meurs et ne peux pas mourir; j'éclate et ne peux pas éclater à cause de mon désir pour le renouvellement de la Sainte Église, pour l'honneur de Dieu, et pour le salut de tous".
Le mysticisme de Catherine, comme celui de Dominique, est un mysticisme ecclésial. C'est un mysticisme de service et non pas un mysticisme d'enthousiasme psychologique. Pour Catherine et Dominique, Dieu est évidemment le premier objet de leur attention, mais le prochain et les besoins du prochain ne sont jamais oubliés. Un jour, lorsqu'un groupe d'ermites refusaient d'abandonner leur vie solitaire dans les bois, bien que l'Église de Rome eût grand besoin de leur présence, Catherine leur écrivit immédiatement avec un sarcasme mordant: " Vraiment, on prend la vie spirituelle trop à la légère si elle peut se perdre en changeant d'endroit. Apparemment, Dieu accepterait des lieux, et ne se trouverait que dans un bois, et nulle part ailleurs en temps de besoin ! "
Cette observation indignée de Catherine ne veut pas dire qu'elle n'appréciait pas les aides et les supports nécessaires à la vie contemplative: la solitude, par exemple, le recueillement et le silence. Catherine avait un respect particulier pour le silence. Mais ce qu'elle ne supportait pas du tout était le silence lâche de certains ministres de l'Évangile qui, à son avis, avaient le devoir de parler plus fort et plus clairement en faveur de la vérité et la justice: " Criez comme si vous aviez un million de voix ", insistait-elle, " c'est le silence qui tue le monde ".
Deux siècles plus tard, dans une lettre envoyée chez lui en Espagne, le Dominicain Bartolomé de las Casas exprime la même urgence. C'était en 1545. Déjà, avec un courage non négligeable, Bartolomé avait discerné que sa vocation était de parler pour ceux qui n'avaient pas de voix. Confronté quotidiennement à l'épouvantable dégradation et à la torture des innocents qui l'entouraient, il décida de rompre son silence. " Je crois ", écrit-il, " que Dieu veut que je remplisse le ciel et la terre, et tout l'univers à nouveau, de cris, de larmes et de gémissements ".
La force du défi de Las Casas ne résidait pas uniquement dans son émotion. Fréquemment, nous voyons ce prêcheur dominicain invoquer dans ses écrits ce qu'il nommait " l'intelligence de la foi ". D'après Las Casas, le meilleur moyen d'arriver à la vérité de l'Évangile était de " se confier instamment à Dieu, et en creusant profondément - jusqu'à ce qu'on trouve les fondements ". Ce fut à ce niveau de méditation humble mais persistante que Bartolomé rencontra non seulement la vérité sur Dieu, mais Dieu lui-même, le Dieu de la Bible, le Père du Christ Jésus, le Dieu vivant qui, comme le dit Bartolomé lui-même, garde " une mémoire très fraîche et vivante des plus petits et des plus oubliés ".
En se laissant exposer ainsi au visage du Christ crucifié chez les affligés, Bartolomé se révèle un vrai fils de son père, Dominique. Car Dominique était un homme possédé non seulement par une vision de Dieu, mais aussi par une profonde conviction intérieure des besoins des autres. Et ce fut aux hommes et aux femmes de son propre temps, à ses propres contemporains, dont il reçut le besoin comme une blessure dans sa prière, ce fut à eux qu'il eut le souci de communiquer tout ce qu'il avait appris dans la contemplation.
Au cœur même de la vie de saint Dominique, il y avait un profond amour contemplatif de Dieu - c'était cela qui avait le premier et le dernier mot. Mais en lisant les tout premiers récits de la vie de prière de Dominique, ce qui impressionne tout de suite, c'est la place qu'il accorde aux autres, aux affligés et aux opprimés - dans l'acte même de contemplation. Les alii ne sont pas les simples récepteurs de la prédication de Dominique inspirée par la grâce. Même avant le moment de prêcher, lorsque saint Dominique devient une espèce de canal de grâce, ces personnes - les affligés et les opprimés - habitent " le plus profond sanctuaire de sa compassion ". Ils font même partie du contemplata dans contemplata aliis tradere. Jourdain de Saxe écrit:
Dieu avait donné [à Dominique] une grâce spéciale pour pleurer pour les pécheurs et pour les affligés et les opprimés; il portait leur détresse dans le plus profond sanctuaire de sa compassion, et la profonde miséricorde qu'il ressentait pour eux dans son cœur débordait dans les larmes qui coulaient de ses yeux.
En partie, cela veut dire simplement qu'en priant, Dominique se souvient d'intercéder pour tous ceux qu'il sait être dans le besoin, et surtout pour les pécheurs. Mais il y a autre chose - une " grâce spéciale " pour citer Jourdain. La blessure de la connaissance qui ouvre l'esprit et le cœur de Dominique dans la contemplation - qui lui permet avec une éblouissante vulnérabilité de ressentir la douleur de son prochain, le besoin de son prochain - ne peut pas s'expliquer seulement par les nombreuses souffrances dont il a été témoin et qui lui reviennent à la mémoire, ni par sa compassion naturelle. La blessure apostolique que Dominique reçoit, qui lui permet d'agir et de prêcher, est une blessure contemplative.
fr. Paul Murray, “Retrouver la dimension contemplative”, Conférence au Chapitre général (juin 2001)

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