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UN TEMOIN : JEAN GUITTON

Le fr. Albert Lagrange est connu mondialement comme pionnier du renouveau biblique qui a profondément transformé notre approche de l’Écriture. Il a fondé l’ « École biblique de Jérusalem » et la « Revue biblique ».
Monsieur Jean Guitton, élève et ami du P. Lagrange, avait bien voulu donner son témoignage personnel au fr. Manuel Rivero en avril 1988.

Fr. Manuel Rivero : Monsieur Guitton, vous avez entendu parler du projet de canonisation du P. Lagrange. Que pensez-vous de cette démarche ?
Jean Guitton : Je voudrais porter un témoignage sur le P. Lagrange. Je l’ai connu par ses écrits, par la correspondance pendant cinq ans, ainsi que par le séjour de trois mois que je fis à l’École biblique de Jérusalem en 1935. Le P. Lagrange me rendit visite à Montpellier. Enfin je fus présent à ses funérailles à Saint-Maximin.
J’ai connu la présence intérieure du P. Lagrange dans mon esprit, dans mon cœur, dans mon cerveau.
Aujourd’hui l’humanité vit une crise profonde. L’homme est tenté par l’athéisme, un athéisme savant fondé sur la technologie.
Le XXIe siècle connaîtra le drame de la confrontation de l’athéisme et du christianisme. Avant le Christ, l’humanité n’était pas athée, mais théiste, polythéiste même. L’humanité d’hier, au XIXe siècle, n’était pas athée, mais antithéiste, contre la foi. Maintenant nous assistons à une opposition de la science et de la foi.
Dans ces conditions, comment agir pour réagir ? Il est un moyen qui frappe l’intellectuel. Il s’agit de reconnaître, d’exalter et de mettre sur les autels ceux qui ont réconcilié la foi et la science.
L’exaltation du P. Lagrange prépare la théologie de l’avenir. Du temps de saint Thomas d’Aquin, la théologie était maîtresse, dominant tout. La théologie avait barre sur l’exégèse. Le conflit avec Galilée en est un exemple historique. À partir du XXIe siècle, ce sera l’inverse. L’exégèse aura barre sur la théologie. Dans ces conditions, il importe grandement qu’il y ait des exégètes valables et reconnus comme compétents. C’est pourquoi j’ai décidé de faire tout mon possible en vue du procès de béatification du P. Lagrange.

Fr. M.R. : Quels signes de sainteté avez-vous constatés chez le P. Lagrange ?
J.G. : J’aime une pensée musulmane qui compare l’encre de l’écrivain au sang des martyrs. Si Stendhal avait pensé à cela, il aurait donné un autre sens à son œuvre : « Le Rouge et le Noir ».
Le sacrifice du P. Lagrange pendant soixante ans est précieux devant Dieu. Il avait la dévotion du travail. Son assiduité au travail était héroïque. Quand j’étais à Jérusalem, il m’arrivait de frapper à sa porte le matin. J’étais rabroué. Le P. Lagrange travaillait sans cesse.
Je peux aussi témoigner de son génie prémonitoire. Il saisit très tôt l’importance de l’archéologie pour la compréhension de l’Écriture. Ses études sur la méthode historique sont un véritable manifeste prophétique. On pensait à l’époque que Moïse avait écrit le Pentateuque en dictant à son secrétaire. Le Pentateuque n’était pas un document mosaïque mais une mosaïque de documents. Pour le P. Lagrange, la critique fondait la foi ; beaucoup de critique donnait de la force à la foi.
La vie du P. Lagrange a un caractère prophétique. Les saints sont des mutants. Saint François a annoncé une spiritualité qui n’existait pas : l’amour de la nature et du cosmos. Le P. Lagrange rentre dans la catégorie des mutants.
Le P. Lagrange était humble. Il est difficile de définir l’humilité. Il y a beaucoup d’humilités fausses et peu d’humilités vraies. L’humilité consiste à accepter les humiliations d’un cœur léger et joyeux. Le P. Lagrange a été, sous le pontificat de Pie X, accusé très injustement. Il a été interdit d’enseignement. Il a dû quitter Jérusalem. À Rome, il était mal noté. On le considérait comme un destructeur de la foi et non pas comme un apôtre. Le P. Lagrange n’a rien dit. Il n’a pas fait de diatribes contre les autorités. Quand les cieux s’ouvrirent à nouveau, il rentra à Jérusalem.
Le P. Lagrange parlait de Loisy avec charité. Il condamnait ses idées mais non pas l’homme. Comme Loisy, le P. Lagrange connut des cas de conscience dans l’interprétation de la Bible.
Dans sa famille on raconte que sa mère, dévote à saint Jean-Marie Vianney qui avait alors une réputation de prophète, alla à Ars pour présenter son fils, chétif à la naissance. Le curé d’Ars aurait dit : « cet enfant rendra gloire à l’Église ». C’est le P. Lagrange lui-même qui m’avait demandé de vérifier ces dires auprès de sa sœur, lors de mon retour de Jérusalem en France.
 
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